Le terme scramasaxe vient du vieux-haut-allemand scramsahs — scram désignant probablement une blessure ou une action de tailler, sahs signifiant simplement couteau ou lame courte. Les Anglo-Saxons utilisent le terme seax (ou sax), qui finit par être absorbé dans le nom même de leur peuple. En latin médiéval, Grégoire de Tours l'évoque comme semispatha — demi-épée — ce qui situe bien son statut intermédiaire entre le couteau de ceinture et l'arme de guerre.
Le scramasaxe se reconnaît immédiatement à deux traits structurels fondamentaux. Le dos est rectiligne et épais — jusqu'à 8 à 12 mm à la base — ce qui lui confère une rigidité et une masse en frappe comparables à une arme plutôt qu'à un simple couteau. Le tranchant, lui, est monocontour : une seule face biseautée, sans double tranchant. La pointe est déportée vers le bas par rapport à l'axe central de la lame, résultant de la convergence du dos plongeant légèrement et du tranchant remontant vers la pointe. C'est cette géométrie — parfois appelée clip point dans la terminologie contemporaine — qui lui donne son profil si caractéristique et si reconnaissable à première vue. La longueur est extrêmement variable selon les types et les périodes :
C'est ici que le scramasaxe rejoint les préoccupations les plus profondes du couteliers artisan. Les meilleurs exemplaires archéologiques révèlent, à l'analyse métallographique, une architecture interne savamment pensée. Le dos de la lame est forgé en fer doux, à très faible teneur en carbone. C'est la couche qui absorbe les chocs et résiste aux flexions brutales sans se briser — c'est la ténacité. L'âme centrale est en acier à teneur moyenne, souvent obtenu par corroyage : l'assemblage à la forge de plusieurs lopins de qualités différentes, soudés par martelage répété, repliés, ressoudés — parfois des dizaines de fois. Ce travail homogénéise la structure et crée, dans certains cas, ces moirures si recherchées que l'on appelle improprement damas (terme d'époque commerciale tardive, ). Le tranchant, enfin, est un acier à haute teneur en carbone, trempé dans l'eau ou dans un bain de graisse, puis revenu à une température contrôlée. C'est lui qui reçoit le fil et le garde — c'est la dureté. Cette logique tri-couche — fer doux / acier moyen / acier dur — répond à une contrainte mécanique irréductible : un métal trop dur casse, un métal trop doux ne coupe pas. Le génie de ces forgerons du haut Moyen Âge est d'avoir résolu cette contradiction sans théorie formelle, par tâtonnement empirique et transmission orale de génération en génération. Cette technique est très développée au Japon .
Décoration et symbolisme
Le scramasaxe n'est pas un outil fonctionnel brut. C'est aussi un objet de statut social. La richesse de sa décoration indique la position de son propriétaire dans la hiérarchie guerrière et aristocratique. Le damasquinage — à ne pas confondre avec le damas de forge — consiste à inciser des rainures dans le métal puis à y marteler des fils d'argent, de cuivre ou de laiton pour former des entrelacs, des animaux stylisés (le style animal germanique, dit Tierstil) ou des inscriptions runiques. Le Thames Scramasaxe, conservé au British Museum, daté du IXe siècle et trouvé dans la Tamise à Londres, porte une inscription en runes anglo-saxonnes contenant les 28 lettres du futhorc — le seul exemplaire connu portant l'alphabet runique complet. Son manche était vraisemblablement en matière organique (bois, corne, os) fixé sur la soie par des rivets de bronze.
Le scramasaxe est mentionné explicitement par Grégoire de Tours dans son Historia Francorum (VIe siècle), qui décrit son usage dans des querelles et des assassinats politiques — ce qui témoigne de son omniprésence dans la vie quotidienne et violente de l'époque. Le Capitulaire de Worms de Charlemagne (803 ap. J.-C.) en réglemente le port en distinguant les différentes longueurs autorisées selon le statut social du porteur, ce qui confirme à la fois sa diffusion massive et la nécessité perçue de l'encadrer. On le retrouve dans les sépultures mérovingiennes et carolingiennes à travers toute l'Europe du Nord et de l'Ouest — Rhénanie, Angleterre, Scandinavie — souvent posé le long de la cuisse droite du défunt dans sa tombe, signe de son importance identitaire et sociale. Dans la tapisserie de Bayeux, a l'arrestation d'Harold au débarquement à Pontrieux on vois ses deux gardes du corp porter leur main droite dans le dos vraisemblablement pour dégainer un scramasaxe qui se porte fréquemment sur les reins.